Dossier spécial Mali, Opération Serval (3e partie)

Dossier spécial Mali, Opération Serval (3e partie)

Général (2s) Robert Carmona
9 octobre 2013

 

Chronologie sommaire opération Serval (avril à juillet 2013)

  • 23 avril : attentat contre l’ambassade de France à Tripoli, blessant deux gardes français ;
  • 25 avril : le Conseil de sécurité autorise une force de 12 600 casques bleus chargés de stabiliser le Mali. Cette Mission intégrée de l’ONU pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) doit prendre le relais de la MISMA au 1er juillet 2013 ;
  • 29 avril : décès du caporal-chef Stéphane Duval, sixième soldat français tué au Mali ;
  • 13 mai : nomination de Tiébélé DRAMÉ comme conseiller spécial du Président du Mali pour les négociations ;
  • 15 mai : la conférence des donateurs à Bruxelles réunit 3,2 milliards d’euros de promesses de dons pour le développement du Mali ;
  • 17 mai : le président Diocounda TRAORÉ déclare à Paris que « Le MNLA est constitué de Maliens, de compatriotes à nous auxquels nous avons réservé un traitement différent de celui réservé aux jihadistes, et avec lesquels nous allons dialoguer, discuter » ;
  • 19 mai : l’Aménokal des Ifoghas Intalla Ag Attaher démissionne du MNLA pour prendre la présidence du haut conseil de l’unité de l’Azawad (HCUA) ; le MIA est dissous ;
  • 23 mai : attentats au Niger simultanément à Agadez et à Arlit, revendiqués par le MUJAO et par Mokhtar Bel Mokhtar ;
  • 27 mai : le premier tour de l’élection présidentielle au Mali est fixé au 28 juillet et le deuxième tour au 11 août (Conseil des ministres) ;
  • 28 mai : un soldat français est blessé à Kidal par un tir isolé ;
  • fin mai : début des négociations à Ouagadougou entre les groupes armés du nord du Mali et l’émissaire spécial du Président de la république malienne, Tiébélé DRAMÉ, sous l’égide du médiateur de la CEDEAO, le président burkinabé Blaise COMPAORÉ ;
  • 2 juin : au Niger, des détenus, dont certains terroristes, s’évadent de la prison de Niamey ;
  • 2 juin : des habitants de Kidal affirment que des membres du MNLA s’en sont pris aux populations noires pour les « expulser » vers Gao. Le MNLA dément toute « chasse aux Noirs ». Plusieurs personnes sont retenues en détention. Le gouvernement malien dénonce une « épuration raciale » ;
  • 5 juin : des combats sont rapportés, dans la zone d’Anefis, entre des membres du MNLA et l’armée malienne. La France appelle les « groupes armés » à « déposer les armes », estimant que l’armée malienne a « vocation à se déployer sur l’ensemble du territoire ». Dans un communiqué, le gouvernement malien fait part de « sa disponibilité au dialogue pour recouvrer l’unité nationale et l’intégrité du territoire ». Il assure que « l’objectif recherché » par l’offensive de son armée dans le Nord-Est est « de ramener la paix et la sécurité sur l’ensemble du territoire national, favoriser le retour de l’administration et le bon déroulement » de la présidentielle « dans un environnement sécurisé et à la date indiquée ». De son côté, le vice-président du MNLA affirme être « disponible aux côtés de la médiation et de la communauté internationale pour discuter » ;
  • 8 juin : les négociations reprennent à Ouagadougou en vue d’un accord le 10 juin ; alors que la signature de l’accord est annoncée comme imminente, elle est finalement retardée, du fait de réticences du gouvernement de Bamako ; les négociations reprennent, après des allers- retours entre Bamako et Ouagadougou ;
  • 18 juin : signature de l’ « accord préliminaire à l’élection présidentielle et aux pourparlers inclusifs de paix au Mali » entre les représentants du gouvernement du Mali, le MNLA et le HCUA ;
  • 25 juin : le Conseil de sécurité des Nations unies autorise le déploiement de la MINUSMA au 1er juillet ;
  • 1er juillet : transfert d’autorité de Serval et de la MISMA à la MINUSMA, l’opération de maintien de la paix des Nations unies ;
  • 28 juillet (prévisionnel) : premier tour de l’élection présidentielle.

 

Principaux enseignements militaires du retour d’expérience de Serval

Tout d’abord, les forces armées françaises ont atteint un niveau d’efficacité exceptionnel, reconnu dans le monde entier : fortes de leurs engagements précédents, en Afghanistan, en Libye et en Côte d’Ivoire, où nous avions testé des modes d’action un peu nouveaux, elles ont démontré l’étendue de leur savoir-faire. Notre objectif est de le préserver dans le cadre de la future loi de programmation militaire (LPM).

Nous avons relevé de nombreux défis qui méritent d’être soulignés, notamment ceux du temps, de l’espace et du climat.

Le temps tout d’abord. Notre réaction au déclenchement de l’opération a été « fulgurante ». En l’espace de quelques heures, nous avons traduit la volonté politique de la France en action militaire. La cadence de l’opération a également été extrêmement rapide : nous avons toujours conservé l’initiative sur l’adversaire ; nous avons pu reprendre leurs principaux points stratégiques avant la saison chaude, évitant ainsi l’enlisement que prédisaient certains.

L’espace a également constitué un défi, d’abord en raison de l’éloignement du Mali puisque Bamako se trouve à quatre mille kilomètres de Paris, ensuite en raison de la diversité d’un territoire où coexistent désert de sable au Nord-ouest, désert montagneux au nord-est et savane désertique au sud-est, le sud-ouest étant mi-désertique mi-marécageux. Il s’agit enfin d’un espace immense : la distance de Bamako à Gao équivaut à celle de Paris à Brest mais, sans voie ferrée ni autoroute et par plus de 40 degrés, il faut dans le meilleur des cas trois jours pour la parcourir en l’absence de toute opposition.

Le troisième défi est celui du climat. Les combats de l’Adrar ont été livrés par une température de 45°. Chargé de trente kilos, chaque homme avait besoin de dix litres d’eau par jour. Comme ils étaient deux mille, ce sont donc vingt tonnes d’eau qu’il fallait acheminer quotidiennement, soit la capacité de deux avions C-130. D’autre part, dans les conditions météorologiques actuelles, un C-160 Transall ne peut transporter que vingt-huit passagers au maximum, contre soixante en plein hiver. Nos soldats ont tenu, non seulement parce qu’ils étaient bien entraînés, mais aussi parce que nous avons pu relever ce défi logistique.

Points positifs : l’intégration interarmées a été poussée jusqu’à un niveau élémentaire permettant des opérations combinées : lors de la bataille de l’Adrar des Ifoghas, les drones et des avions Atlantique 2 ont permis aux troupes au sol de bénéficier des appuis combinés de la chasse, des hélicoptères de l’aviation légère de l’armée de terre, et de l’artillerie.
Le partage du renseignement « inter-agences », aussi bien entre nos services qu’avec nos Alliés, est devenu plus fluide. Enfin, le processus de ciblage a été plus efficace, comme le prouve l’absence de dommages collatéraux.
Le soutien logistique est, enfin, un gigantesque défi qui a été relevé.

Les lacunes capacitaires demeurent et n’ont pu être comblées que par l’aide, en partie du moins, de nos alliés.
Le transport stratégique militaire tout comme le transport tactique ont été insuffisants alors que ce sont des éléments clés sur ce type de théâtre.
En matière de renseignement-observation, nous avons certes déployé nos deux drones Harfang plus tôt que prévu – dès le 20 janvier -, mais cette capacité s’est révélée insuffisante, de sorte que le soutien de drones américains a été indispensable.
Pour le ravitaillement en vol aussi, nous avons bénéficié de l’aide des États-Unis qui, aujourd’hui encore, mettent à notre disposition, en moyenne, trois avions par jour. Nous avons également eu recours à des ravitailleurs espagnols, britanniques et allemands. Enfin, nous ne disposons toujours pas d’hélicoptères lourds. En Europe, seuls les Allemands et les Britanniques en possèdent (les Britanniques les mobilisent en Afghanistan tandis que les Allemands demeurent contraints par leurs règles d’engagement des forces). Ces appareils présentent l’avantage de conserver par forte chaleur une capacité de charge équivalente à celle d’un hélicoptère de type Cougar, ce qui nous suffirait.

 

Extrait des auditions du ministre de la défense et du chef d’état-major de l’armée de terre (CEMAT) devant la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat et devant la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale

Trois leçons peuvent être tirées sur le plan stratégique

« La France conserve en Afrique une forte capacité d’influence, que nous devons et pouvons faire prospérer. C’est le général de Saint-Quentin, commandant de l’opération Serval, qui était responsable de la cellule de coordination avec les différents contingents africains. Cette responsabilité était attendue et même réclamée par nos partenaires africains, à tel point que les forces tchadiennes, dont je dois saluer l’engagement et le courage, ont demandé à être placées sous commandement français, comme les forces nigériennes d’ailleurs.
La capacité des forces africaines à se mobiliser est le second enseignement, et une heureuse surprise. En l’espace de deux mois, 6 000 hommes ont été déployés sur le territoire malien. Leur niveau opérationnel est certes hétérogène, leur équipement et la logistique associée sont défaillants, mais cet engagement rapide est une première et cette manifestation de bonne volonté doit être encouragée.
Enfin, l’aide militaire européenne a été globalement tardive. Des soutiens importants ont certes été obtenus, mais souvent dans un cadre bilatéral. Comme pour la Libye, les Britanniques, les Danois et les Belges ont répondu présents en moins de vingt-quatre heures et sans aucune restriction d’emploi. Le général Barrera me disait ce matin à quel point il avait été « bluffé » par le courage des pilotes danois, qui ont été envoyés jusqu’à Tessalit ou Kidal, ou des pilotes belges, qui ont fait du transport tactique dans des zones de combat. L’European Union Training Mission in Mali (EUTM Mali), la mission européenne de formation de l’armée malienne, forte de ses 550 hommes, est à pied d’œuvre depuis le 1er mars, et aura formé d’ici au 8 juin le premier bataillon malien, l’objectif étant d’en former quatre au cours d’une première phase de douze mois.
Les combats d’ampleur terminés, les sanctuaires terroristes durablement détruits, s’ouvre aujourd’hui le temps de la stabilisation, tant militaire que politique, ce qui exige une approche globale, du point de vue géographique comme en ce qui concerne les domaines d’action.
Il faut « penser Sahel », et non pas se limiter au Mali. Le Tchad, le Niger et la Mauritanie doivent rester mobilisés, de même que l’Algérie, qui a fait preuve de bonne volonté – j’irai jusqu’à dire qu’une étape a été franchie. Enfin, nous ne devons pas oublier le Sud libyen.
Il faut également « penser réconciliation », et non pas uniquement élections, présidentielle en juillet et août, puis parlementaires en septembre et octobre. Enfin, il faut « penser développement » et non pas uniquement subventions. Le Mali ne doit pas devenir un trou noir comme l’est aujourd’hui le Sud libyen.
Cette intervention doit contribuer à notre réflexion sur les perspectives opérationnelles telles que les dessine le dernier Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale.
Celui-ci prend acte de la diversité des opérations. Le Mali est, comme l’ont été nos interventions en Afghanistan et en Libye ou encore la lutte contre la piraterie, l’une des manifestations de cette diversité. L’opération Serval entre aussi dans la catégorie de ce que le Livre blanc a appelé les engagements « probables ». Je note également que le volume des forces engagées au lancement de l’opération correspondait à celui de la future force interarmées de réaction immédiate, la FIRI.
D’autre part, pour cette opération malienne, la France a systématiquement recherché l’appui des forces locales et régionales, nécessité soulignée par le Livre blanc, afin d’éviter un engagement strictement national dans la durée, selon le principe « premier entré, premier sorti ».
Troisièmement, l’opération Serval s’est appuyée sur une gestion dynamique des efforts et sur une certaine porosité entre les différentes fonctions stratégiques, ce qui est conforme aux principes de différenciation et de mutualisation prônés par le Livre blanc.
En revanche, si la combinaison de nos forces en interarmées a bien fonctionné, ce ne sera sans doute pas une mince affaire de réaliser la même chose avec nos alliés. En effet, j’ai pu constater la semaine dernière à Bruxelles que, si nos partenaires de l’OTAN et de l’Union européenne sont très admiratifs de ce que nous avons réalisé, ils doutent de pouvoir nous imiter. Il est vrai que ce savoir-faire qui est le nôtre est le fruit d’une expérience acquise au fil des années, depuis l’implosion de l’empire soviétique et le début des conflits balkaniques dans lesquels nous sommes intervenus.
Dans le Livre blanc de 2013, l’Afrique a retrouvé sa place. Nos partenaires européens commencent enfin à prendre en compte les enjeux de la stabilité de la zone sahélienne pour leurs intérêts de défense et de sécurité. Les Pays-Bas, par exemple, ont annoncé hier qu’ils participeraient à la deuxième génération de forces destinée à pourvoir aux effectifs de l’EUTM Mali, tant pour la protection des forces que pour l’équipe d’instructeurs. Une initiative aussi nouvelle de ce pays est bien la manifestation d’une prise de conscience. Je souhaite que le conseil européen de décembre, qui sera consacré à la défense, soit l’occasion d’une avancée sur le sujet.
Je voudrais enfin noter que nous avons dû notre rapidité d’action à deux atouts : le dispositif d’alerte Guépard, qui permet de disposer en permanence d’une compagnie pouvant être projetée en urgence immédiatement, et nos forces prépositionnées. Sans ces dernières, il aurait été impossible, même avec d’importantes capacités de transport stratégique, d’agir aussi vite, aussi fort et donc aussi efficacement. Le Livre blanc prend acte de cette nécessité de conserver plusieurs points d’appui en Afrique, sans indiquer combien, de façon à laisser assez de souplesse pour que nous puissions nous déployer aux endroits nécessaires.
Notre liberté d’action politique est directement liée à l’effort que nous consentirons en matière de préparation opérationnelle de nos forces. C’est en effet le niveau de cette préparation opérationnelle qui détermine notre rapidité de montée en puissance. Le maintien du niveau d’activité sera donc l’un des enjeux de la future loi de programmation militaire.
Madame la présidente, mesdames et messieurs les députés, quatre mois et demi après son déclenchement, nous pouvons dire que l’opération Serval est un succès militaire. C’est l’exploitation de ce succès qui permettra de restaurer la paix dans un Sahel enfin stable. »
(sources : auditions du ministre de la défense et du chef d’état-major des armées devant la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat et devant la Commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale).

 

Création et rôle de la MINUSMA

La résolution 2100 du 25 avril 2013 créant la Minusma
Les 15 membres du Conseil de sécurité ont adopté le 25 avril, à l’unanimité, la résolution 2100 autorisant la transformation de la mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine (Misma) en mission intégrée multidimensionnelle de stabilisation des Nations Unies pour le Mali (Minusma).
Huit délégations, dont les trois États membres africains du Conseil, ont apporté leur co-parrainage au texte préparé par la France : les États-Unis, le Royaume-Uni, le Rwanda, le Togo, le Maroc, le Luxembourg, l’Australie et la Corée du Sud.
La résolution 2100 permet à l’ONU de prendre le relais des forces françaises et africaines au Mali et d’amorcer la phase de stabilisation. Le texte contient aussi des mesures pour le maintien de la paix et le soutien du processus politique par les Nations Unies.

  1. Calendrier. La création de la Minusma est effective depuis l’adoption de la résolution. Jusqu’au 1er juillet 2013, cette mission a repris les activités de l’actuel bureau des Nations Unies au Mali. Elle est dirigée par un représentant spécial du SGNU pour le Mali, pour coordonner les agences, fonds et programmes et commencer sa mission de soutien au processus politique.
    À partir du 1er juillet, un « transfert d’autorité » a été effectué de la Misma à la Minusma : la Misma a cessé d’exister et la Minusma a commencé, progressivement, les opérations militaires et civiles prévues par son mandat, pour une durée initiale d’un an. Les contingents africains déjà déployés constituent l’essentiel de la Minusma (on parle d’un « rehatting » des contingents africains, qui passent sous casque bleu) mais d’autres États seront appelés à contribuer (le plafond autorisé, soit 11 200 soldats et 1 440 policiers est deux fois supérieur aux contingents africains actuellement présents au Mali).
    La résolution avait prévu que le Conseil de sécurité se réunirait, de nouveau, 60 jours après l’adoption (soit le 25 juin) pour refaire le point sur les conditions sécuritaires. Si le Conseil estimait qu’une menace sécuritaire majeure subsistait dans les zones où la Minusma doit opérer, le Conseil ferait les ajustements nécessaires pour le calendrier de déploiement. Un nouveau rapport du SGNU est demandé, à partir du 1er juillet, tous les trois mois.
  2. Mandat de la Minusma. La Minusma dispose d’un mandat particulièrement « robuste », fondé sur le Chapitre VII de la charte des Nations Unies, qui autorise le recours à la force.
    La résolution 2100 autorise en effet les casques bleus à jouer un rôle « dissuasif » et à prendre des « dispositions actives pour empêcher le retour d’éléments armés dans les principaux centres urbains ». La Minusma est autorisée à « utiliser tous les moyens nécessaires » (sous-entendu : y compris le recours à la force) à cette fin, ainsi que pour protéger les civils, son personnel, le patrimoine culturel au nord Mali, le soutien au travail des acteurs humanitaires et l’appui aux autorités maliennes pour traduire en justice les auteurs de crimes de guerre et contre l’Humanité, y compris dans le cadre de la saisine de la Cour pénale internationale.
    Le texte revient sur le processus politique, que la Minusma doit faciliter (soutien aux élections, au dialogue avec les groupes armés non-terroristes qui acceptent l’unité et l’intégrité du Mali). La mission doit appuyer et coordonner d’autres tâches civilo-militaires, comme le déminage.
    La Minusma bénéficie, enfin, d’un mandat large sur la question des Droits de l’Homme. La mission est chargée de surveiller, aider aux enquêtes et rapporter au Conseil toutes les violations de Droits de l’Homme et du droit international humanitaire, sans restriction. Les observateurs des Droits de l’Homme seront déployés « à travers tout le pays ». La mission comprendra aussi des conseillers spécialistes de la protection de l’enfance et des femmes.
  3. La force d’appui « Serval prolongé ». La résolution 2100 autorise les forces françaises à intervenir, sur demande du secrétaire général de l’ONU, en appui à la Minusma, en cas de menace grave et imminente. Il s’agit d’une clause de protection de dernier recours contre les menaces résiduelles, les forces françaises ne se substituant pas à la Minusma dans la mise en œuvre de son mandat.
  4. Les organisations régionales. La résolution 2100 reconnaît un rôle politique important aux organisations régionales africaines. L’appui des Nations Unies à la mise en œuvre de toutes les dimensions de la feuille de route malienne devra se faire en étroite coordination avec l’UA et la CEDEAO. L’importance de la collaboration entre ces trois organisations pour apporter une solution durable à la crise malienne est soulignée. Le texte salue aussi le déploiement de la mission européenne de formation militaire EUTM, l’appelle à se coordonner avec la Minusma, et prend en compte le rôle du Représentant spécial de l’UE pour le Mali.
    b) Le Conseil de sécurité de l’ONU a donné son « feu vert » pour le déploiement de la Minusma au 1er juillet.
    Le rapport du secrétariat général de l’ONU sur la situation au Mali demandé par la résolution 2100 (45 jours suivant son adoption) a été présenté le 10 juin. Sur ce fondement, le Conseil de sécurité a statué positivement lors de sa réunion du 25 juin.
    Ce rapport indique que l’essentiel des 6 085 soldats de la Misma passeraient sous commandement Minusma au 1er juillet, ce qui comprend six bataillons d’infanterie, une unité de réserve et deux unités de police, ainsi que des officiers d’état-major.
    Dans ce rapport, le secrétariat général de l’ONU rappelle que la Minusma va se déployer dans un environnement inédit pour le maintien de la paix (compte tenu du risque sécuritaire résiduel) et que son mandat n’inclut pas l’imposition de la paix ou la lutte anti-terroriste, lesquelles tâches seront assumées par les forces françaises. La protection des civils dans les zones de déploiement sera, néanmoins, une « priorité immédiate » pour l’opération de maintien de la paix. Les contraintes climatiques (saison des pluies), logistiques et sécuritaires obligeront à un déploiement progressif de la Minusma.
    La génération de force, (en cours à l’heure où ce rapport au Conseil de Sécurité est mis sous presse), pourrait inclure des contingents des pays suivants : Chine, Bangladesh et Ghana pour du génie ; Népal et Cambodge pour du déminage ; Chine, Niger et Togo pour du soutien médical ; Bangladesh et Côte d’Ivoire pour du transport ; Sénégal, Togo et Niger pour une flotte d’hélicoptères militaires. En revanche, à part la France, aucun état membre européen n’a pour l’heure prévu d’envoi de soldats (hormis le personnel d’encadrement).
    Le déploiement sera réparti sur deux secteurs : Ouest (Tombouctou) et Est (Gao), en dehors du quartier général de Bamako, qui abrite le représentant spécial Bert Koenders.
    La présence d’officiers français au sein de la Minusma est confirmée, en la personne du chef d’état-major de la Minusma, le général français Vianney Pillet, et des colonels Lavaux et Balsan, respectivement adjoint au chef des opérations et responsable de la planification.
    c) Les freins déjà identifiés pour le déploiement de la Minusma n’ont pas tous été levés.
    Outre la situation sécuritaire, vos rapporteurs identifiaient, dans leur rapport du mois d’avril, plusieurs autres freins pour le déploiement de la Minusma. Force est de constater qu’ils n’ont pas été levés, même s’ils n’ont pas empêché jusqu’à présent le déploiement de l’opération de maintien de la paix.
    Le premier était la difficulté pour les contingents africains de la Minusma à se déployer vers le nord, à disposer de l’équipement nécessaire pour remplir leurs missions et à satisfaire aux standards onusiens.
    Ces difficultés, réelles, n’ont pas manqué d’être soulignées dans le rapport du secrétariat général de l’ONU, qui, sans remettre pour autant en cause le transfert d’autorité à l’ONU au 1er juillet, demande un délai de quatre mois supplémentaires pour que les bataillons africains se mettent aux normes des opérations de maintien de la paix.
    Ce même rapport estime d’ailleurs que, début juin, les promesses en capacités aériennes de soutien à la Minusma restaient limitées, ce qui ne lui permettrait sans doute pas d’atteindre sa pleine capacité opérationnelle avant la fin 2013.
    De fait, malgré les efforts fournis pour accélérer ce déploiement, il faut se rendre à l’évidence : il reste assez lent. La France assure d’ailleurs la mise aux standards onusiens des contingents mauritanien et tchadien (le contingent nigérien étant déjà aux standards onusiens) tandis que les britanniques et les américains assurent celle d’autres contingents.
    Jusqu’à la fin juin, les français étaient seuls à Kidal. Ce n’est que très récemment qu’est arrivée une compagnie béninoise d’environ 150 hommes (les rapporteurs au Conseil de sécurité jugent qu’un déploiement de la Minusma pourrait y être accéléré).
    Le deuxième frein identifié était une forme de réticence de fait des autorités maliennes, au-delà des discours officiels, à voir se déployer une opération de maintien de la paix sur leur sol.
    d) La Minusma, un rôle d’appui au processus politique à conforter.
    En vertu de la résolution 2100, la Minusma est une opération de maintien de la paix « intégrée » qui dispose de compétences particulièrement étendues en matière de missions civiles.
    Le représentant spécial de l’ONU Bert Koenders a notamment sous sa responsabilité l’aide à l’organisation des élections (même s’il n’entre pas dans le mandat, en tant que tel, de « certifier » leur bon déroulement), le conseil aux autorités maliennes ou encore l’important volet « droits de l’homme ».
    Les Nations unies disposent à cet égard d’une expertise qui doit être mieux mobilisée en faveur du Mali. Vos rapporteurs l’ont déjà dit, tout comme les représentants du gouvernement français auprès des Nations unies, le déploiement des observateurs droits de l’homme doit être accéléré et amplifié : seule une dizaine est actuellement sur place.
    De même, les moyens onusiens devraient être mieux mobilisés pour assurer le bon déroulement du processus électoral.
    Il est à craindre que, dans l’attente de la montée en puissance de la Minusma, la force Serval ne soit, de fait, obligée de prendre en charge un certain nombre de missions qui relèveraient, en théorie, du mandat onusien.
    Ainsi, des tâches comme amener le matériel de vote, sécuriser les plus sensibles des 2 000 bureaux de vote du Nord etc… vont, de fait, incomber à Serval.

La force « Serval prolongée » restera un élément de sécurisation en dernier recours.

  • Le désengagement relatif des forces françaises ira plus lentement qu’annoncé initialement.
    Le calendrier de désengagement (relatif) des forces françaises, annoncé dès les mois de mars-avril, ne sera pas complètement tenu : le rythme de désengagement sera en réalité plus lent qu’annoncé.
    Le Président de la République avait annoncé, lors d’une conférence de presse, que les soldats français présents sur place seraient moins de 4 000 au 1er mai – de fait, ils étaient 3 850, les 200 hommes d’EUTM Mali inclus – 2 000 en juillet et 1 000 en décembre.
    Ces prévisions se fondaient néanmoins sur une situation qui, depuis, a évolué : la Minusma, selon l’ONU, ne sera pleinement opérationnelle, ni le 1er juillet, ni le 1er septembre, mais plutôt le 1er novembre. D’autre part, alors que le premier tour de l’élection présidentielle devait avoir lieu à la fin de la première quinzaine de juillet et le second le 21 juillet, ces échéances sont respectivement reportées au 28 juillet et au 11 août ; or, les autorités maliennes, ainsi que l’ONU, sollicitent l’aide de Serval pour le transport des urnes dans certaines zones, y compris à Kidal. La Cour pénale internationale, enfin, sollicite un soutien logistique de la part des forces françaises.
    Dans ces conditions, l’objectif de ramener nos effectifs à 2 000 hommes doit se déplacer vers la fin de l’été (septembre, au mieux, plutôt que juillet). Toutefois, cela ne devrait pas empêcher de les réduire à 1 000 avant la fin de l’année.
    De fait, les effectifs de la force Serval sont aujourd’hui stabilisés à environ 3 200 militaires, et ce jusqu’à fin septembre. (Les rapporteurs au Conseil de Sécurité, qui avaient déjà mis en avant tous les obstacles existant au désengagement français, n’en sont nullement surpris).
    Dans cet effectif de 1 000 hommes fin 2013, (qui sera essentiellement centré sur Gao, pôle de commandement et de logistique et l’une des principales bases de la Minusma), sont comptés les formateurs européens de la mission EUTM Mali, les militaires intégrés à l’état-major de la Minusma et les éléments de liaison insérés dans ses unités. « Serval prolongé » (rebaptisé groupement tactique interarmées -GTIA- « Désert ») devrait compter de 650 à 700 hommes.
    Force est de constater que 1 000 hommes, cela restera un contingent important. Pour l’instant, le gouvernement français ne donne pas d’indications précises sur la pérennisation de leur implantation, à terme, sur le sol malien. La consolidation d’une base française au Mali, qui semble avoir été, pour un temps au moins, une demande des autorités maliennes, semble aujourd’hui exclue. Pour autant, personne ne dit ce qu’il adviendra, à terme, de ce dispositif.
    D’après les rapporteurs, cette question devrait être pensée dans le cadre plus global de la réorganisation de notre présence militaire en Afrique de l’Ouest (cf. ci-après).
  • Des conditions d’appel à « Serval prolongé » (ou « groupement désert ») qui garantissent l’autonomie de décision française.
    Les conditions de recours aux forces françaises sont définies par un accord entre la Minusma et les forces françaises, détaillant les conditions de mise en œuvre de l’autorisation donnée par le Conseil de sécurité des Nations unies aux forces françaises de venir en soutien à cette mission en cas de menace « imminente et sérieuse » pesant sur elle (paragraphe 18 de la résolution 2100).
    C’est le principe d’une subsidiarité entre la Minusma et les forces françaises qui doit s’appliquer : par principe, la Minusma doit appliquer son mandat de protection des civils par tous les moyens nécessaires et, « En appui aux autorités de transition maliennes, stabiliser les principales agglomérations, en particulier dans le nord du pays, et, dans ce contexte, écarter les menaces et prendre activement des dispositions afin d’empêcher le retour d’éléments armés dans ces zones ; » (paragraphe 16 a) de la Résolution 2100). Ce n’est que par exception à ce principe que les forces françaises interviendraient, en cas de menace grave sur la Minusma.
    En première analyse, cet accord peut être considéré comme satisfaisant au regard notamment de notre autonomie de décision.
    Tout recours trop automatique est évité, et il a été précisé que la Minusma devrait d’abord utiliser ses propres capacités pour faire face à une menace, avant de solliciter un soutien auprès des forces françaises.
    Ainsi les circonstances d’intervention des forces françaises sont, par exemple : une menace terroriste majeure pesant sur le personnel et les emprises des Nations unies, le besoin de reprendre des opérations de combat de grande envergure dans le voisinage de la Minusma, la résurgence d’opérations de grande envergure par les groupes armés ou encore toute autre situation qui présenterait, d’un commun accord entre les deux parties, une menace sérieuse et immédiate pour la Minusma.
    L’indépendance réciproque et les chaines de commandement séparées des deux forces, de même que le maintien de règle d’engagements propres à chaque force paraissent à cet égard des garanties solides.

 

Vers l’apaisement ?

Notre conviction est en effet que la menace n’a pas disparu au Sahel. Comme le Président de la République vient de l’affirmer : « Nous n’en avons pas terminé avec le terrorisme au Sahel ». Les reins d’AQMI ont sans doute été brisés au nord Mali, mais beaucoup des racines profondes de la crise malienne restent à traiter.
Bien plus, d’autres foyers terroristes diffusent aujourd’hui, toujours plus largement, et déstabilisent encore davantage une région déjà fragile, qu’il s’agisse par exemple de l’inquiétante déstabilisation libyenne ou de l’emprise croissante de Boko Haram au Nigéria.
L’enjeu est tout simplement que le «scénario malien » ne se reproduise pas, demain, dans une autre « zone molle » où les défaillances des États auraient ouvert la voie à un nouvel enkystement terroriste.
La France a des intérêts dans la bande-sahélo saharienne, au premier rang desquels de nombreux ressortissants, tant dans cette région que dans les pays voisins, qu’il s’agisse de l’Afrique de l’ouest ou du Maghreb. Il ne faudrait pas laisser proliférer, au cœur du Sahel, un cancer qui viendrait ensuite diffuser alentour et opérer un « couplage » des menaces. Dans ce scénario repoussoir, terrorisme, drogue et piraterie s’entretiendraient mutuellement en élargissant sans cesse leur rayon d’action.
Le Sahel nous concerne aussi, nous Français et Européens, et pas seulement les populations qui y vivent : des menaces existent aux portes de l’Europe qui visent directement nos intérêts.
L’urgence est aujourd’hui à une action globale (gouvernance, sécurité, développement) à dimension régionale. Le rapport formule à cet égard des recommandations précises, dans la perspective des décisions qui devront sans nul doute être prises dans les semaines et mois à venir. Il appelle aussi à penser globalement la montée du fondamentalisme, pour lui apporter des réponses plus cohérentes.
Notre liberté d’action politique est directement liée à l’effort que nous consentirons en matière de préparation opérationnelle de nos forces. C’est en effet le niveau de cette préparation opérationnelle qui détermine notre rapidité de montée en puissance. Le maintien du niveau d’activité sera donc l’un des enjeux de la future loi de programmation militaire.

La stabilisation relative du Mali ne doit pas faire oublier l’urgence à traiter les racines profondes de la crise

La diminution de la menace terroriste se matérialise par le transfert d’autorité à la Minusma au 1er juillet. Des menaces qui n’ont cependant pas toutes disparues, il demeure trois types de risques résiduels ou de dérapages potentiels peuvent aujourd’hui être identifiés sur le sol malien :

  • Les attaques terroristes « asymétriques » comme cela a été récemment le cas à Kidal, mais pourrait survenir également autour de Gao en raison de l’enracinement local du Mujao, voire à Bamako pour la valeur symbolique qu’une telle action revêtirait. Sont susceptibles d’être visés, outre les forces françaises et maliennes, les contingents de la Minusma, voire le personnel civil de l’ONU ou des ONG ;
  • Les tensions entre groupes armés (comme par exemple entre le MNLA et le Mujao à Anéfis le 17 mai 2013) ;
  • Les tensions inter-maliennes, qui, mises au second plan pendant la phase la plus active des opérations militaires, reviennent en force à la faveur de l’amélioration des conditions de sécurité. Perceptible dès la mi-mai, les tensions se sont manifestées début juin autour d’Anefis lors de la remontée vers le Nord des forces armées maliennes.

Le passé a montré que ce troisième risque était bien réel : les forces armées maliennes, humiliées de surcroit par leur défaite de début 2012, ont, lors des précédentes rébellions, massacré, au Nord, les civils autant, si ce n’est plus, que les rebelles touaregs ; tandis que le nord se transformait, aux yeux de certains, en « cimetière pour les soldats maliens » et que le massacre d’Aguelhok, au cours duquel une soixantaine de soldats de l’armée malienne a été tuée, est dans tous les esprits des soldats maliens du sud. Les risques de violence sont amplifiés par les rivalités entre touaregs et arabes et entre touaregs eux-mêmes (Imghads contre Ifoghas).
Pour les groupes terroristes, deux scénarios sont possibles : certains pourraient « laisser passer l’orage » soit pour attendre leur heure et repartir à l’offensive (comme semble le faire AQMI), soit pour limiter les perturbations des différents trafics liés à la présence des forces françaises et africaines sur le sol malien (comme pourrait décider de le faire le Mujao) ; d’autres pourraient au contraire chercher des offensives spectaculaires sur d’autres zones d’action dans la région (comme semble le faire Mokhtar Bel Mokhtar allié au Mujao).
L’internationalisation du risque terroriste
Le risque de contamination régionale, identifié dès le premier rapport du groupe de travail en avril, qui pointait expressément le sud Libyen et le nord Niger, est désormais avéré.
Depuis la création d’AQMI, puis son implantation au Nord Mali, le rayon d’action des terroristes n’a cessé de s’étendre. Parallèlement, on assiste à une véritable internationalisation des groupes terroristes. D’algérien à l’origine, le recrutement s’est diversifié, notamment avec la création du Mujao (mauritaniens, sub-sahariens…). Les groupes terroristes recherchent délibérément à internationaliser leur action pour l’exporter autant que possible.
Mokhtar Bel Mokhtar -dissident d’AQMI- est à la pointe de ce mouvement d’internationalisation : l’attentat du 16 janvier 2013 à Tingentourine en Algérie, est un parfait révélateur de ce nouveau mode d’action, qui repose sur la reconstruction des forces armées maliennes a commencé avec la mission de formation EUTM Mali
Le précédent rapport du mois d’avril avait très largement et précisément décrit l’état de délabrement avancé des forces armées maliennes dont vos rapporteurs avaient pu prendre toute la mesure lors de leur visite à Bamako fin février : « L’armée malienne est décomposée. Elle n’a plus d’unité organique. La chaîne de commandement est rompue. Les recrutements népotiques ont altéré l’efficacité opérationnelle, les désertions se sont multipliées ». Le constat en matière d’équipement et de programmation n’était pas meilleur. En conclusion, ils estimaient que l’horizon de la reconstruction de l’armée malienne dépasserait sans aucun doute les 15 mois dévolus à la mission européenne de formation EUTM Mali.
Les rapporteurs jugent que la priorité du gouvernement malien devrait naturellement être aujourd’hui à la reconstitution de son armée, par la formation des nouvelles recrues. Leur utilisation doit s’inscrire dans le cadre du processus de réconciliation initié à Ouagadougou.

Dossier réalisé par le général (2s) Robert Carmona

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