Le Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale

Le Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale

Général (2s) Robert Carmona
12 octobre 2013

Le Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale

Le Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale est issu du long travail de la Commission chargée de son élaboration mise en place par le Président de la République à l’été dernier et dirigée par Jean-Marie Guehenno. Initialement prévues pour le tout début de l’année 2013, les conclusions du Livre Blanc ont finalement été présentées par le Président de la République le 29 avril 2013, soit avec près de 4 mois de retard.
Ce retard (en partie du au déclenchement de l’opération Serval au Mali le 11 janvier dernier) a donné lieu à l’élaboration de toute une série de scénarios différents ou de fuites organisées dans la presse entretenant une sensation de flou dans l’élaboration de ce document pourtant majeur dans la définition de nos futures orientations stratégiques.

Ce Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale (LBDSN) s’inscrit globalement dans la continuité de celui publié en 2008. Ainsi, le concept de sécurité nationale, qui avait suscité quelques réserves il y a cinq ans, est confirmé. Il en est de même des cinq fonctions stratégiques (dissuasion, prévention, protection, intervention et connaissance et anticipation) ainsi que de l’ancrage de la France au sein de l’Otan, cette dernière étant même une « composante essentielle de la stratégie de défense ».
Considérant que la politique de sécurité et de défense de l’Union européenne est un « axe fort » de sa « stratégie », la France entend la relancer avec « pragmatisme », en encourageant le développement et les mutualisations des capacités militaires les plus essentielles ainsi que la consolidation des industries de l’armement des États membres. Le document parle de proposer un « Livre blanc de l’Union Européenne, en matière de défense et de sécurité ».

Pour ses auteurs, le Livre Blanc se veut un exercice de « vérité et d’ambition ». « Il faut sortir du déni de réalité », souligne le ministère de la défense. En résumé : afficher un projet que la France peut financer. Ni plus, ni moins. Cela dans un budget contraint. Ce sera aux députés de trancher en votant la nouvelle Loi de programmation militaire (LPM) 2014-2019 qui sera présentée prochainement. Celle-ci devrait être le fruit de très nombreux arbitrages. C’est là seulement que seront connus les budgets par armée et la répartition de l’effort notamment en ce qui concerne l’emploi.

Évolution de l’analyse des menaces par rapport au Livre blanc de 2008

Si le Livre Blanc de 1994 prenait acte de la fin de la Guerre froide avec la chute du bloc de l’est et commençait à percevoir la multiplicité des menaces, celui de 2008 indiquait que « l’incertitude stratégique doit constituer le fondement de la politique de sécurité et défense française ». Un tel enjeu résume à lui seul la difficulté de l’exercice.
Dans la continuité du Livre Blanc de 2008, les différentes menaces semblent s’être considérablement compliquées et diversifiées : terrorisme, tensions financières, tensions économiques, lutte pour les matières premières, conflit pour l’eau, milices armées, conflit ethniques, tensions inter religieuses, cyber attaques,etc.
Si notre sol ne paraît plus être directement menacé par les chars du bloc du l’est dans le cadre d’un conflit classique, il est potentiellement menacé par une violence terroriste aveugle : quoiqu’il en soit il est menacé et nos forces armées y trouvent la source première de leur engagement : la défense du sol national et la sécurité de la population. Les attaques du 11 septembre 2001, du 11 mars 2004 à Madrid ou de juillet 2005 à Londres, comme l’action meurtrière de Mohamed Merah en 2012 montrent notre vulnérabilité potentielle à ces actions.
Les menaces de nos intérêts à travers le monde se sont aussi considérablement diversifiées: acte de pirateries, menaces sur nos approvisionnements en matières premières (attentats au Niger), menaces de nos intérêts industriels et économiques (menaces, enlèvement ou meurtres de nos ressortissants). Il faut y ajouter les nouvelles attaques contre nos sociétés hyper-dépendantes de la communication (cyber-attaques, espionnage ….), mais aussi vulnérables face au développement massif des moyens de transports (pandémies, risques sanitaires…).

Le Livre Blanc 2013 insiste sur un certain nombre de points qui justifient sa nouvelle rédaction :
La crise économique et financière, facteur de déstabilisation qui limite les marges de manœuvre en matière de défense.
Les révolutions arabes et la longue période d’instabilité qu’elles ont ouverte à la fois sur le plan intérieur (déstabilisation des institutions, problème de légitimité du pouvoir, conflits ethniques et inter-religieux, insatisfaction de la jeunesse, repli identitaire, régimes autoritaires…) mais aussi extérieur (déstabilisation d’une région ayant une grande proximité géographique, culturelle, politique et économique avec le sud de l’Europe, phénomènes migratoires…).

Le niveau de menace et le climat d’incertitude qui caractérisent notre environnement international depuis 2008 ne se sont pas estompés. L’analyse doit désormais cependant prendre en compte trois catégories de phénomènes.
Les « menaces de la force » concernent les conflits directs entre états dont la résurgence reste plausible à horizon 2025. Ces conflits potentiels restent une menace due à différents facteurs : augmentation très sensible dans certaines régions du monde comme l’Asie des dépenses militaires (« en 2012 pour la première fois les budgets militaires de la Chine, la Corée du sud, l’Inde et le Japon ont dépassé celui de l’ensemble des pays européens »), volonté d’afficher sa puissance liée à un fort sentiment national (Russie, Chine, Inde), risques de la prolifération nucléaire qui s’étend d’une zone qui va du « Moyen-Orient à la Corée du Nord » mais aussi de la prolifération des armes chimiques ou biologiques (la crise syrienne tendrait à le démontrer). Il faut enfin aussi évoquer les menaces et la réalité d’attaques informatiques menées par des états.
Les « risques de la faiblesse » : la faiblesse ou la défaillance de certains états peuvent en effet représenter une menace importante et constituent en termes stratégiques une nouveauté en développement. En effet, historiquement la faiblesse d’un état était plutôt perçue comme une opportunité par les grandes puissances dominantes. Il n’en va plus de même dans un monde où la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes et de leur souveraineté est un principe directeur de l’ordre international.
L’incapacité de certains états à assurer leurs responsabilités régaliennes (faiblesse de l’état central, rébellions internes, conflits inter-ethniques, conflits religieux) dont les premières victimes sont les populations locales (conséquences sociales, guerres civiles, surmortalité, conditions sanitaires dégradées voir absentes…) est une source d’instabilité majeure ayant des conséquences directes sur le contrôle des frontières et du territoire (frontières pakistano-afghane), le développement de pandémies, le développement des trafics et de la criminalité organisée (Afrique sahélienne), l’enlèvement ou la prise d’otages de nos ressortissants. Ces zones fragilisées essentiellement en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie nécessitent une forte implication de la communauté internationale (rôle de l’ONU).

Les menaces et les risques amplifiés par la mondialisation concernent les risques encourus par nos sociétés ultra-modernes basées sur un flux permanent d’échanges de biens matériels ou immatériels, de marchandises ou de personnes. La mondialisation est « un accélérateur et un amplificateur, pour le meilleur et pour le pire ». Les menaces sont multiples : piraterie maritime, terrorisme, pandémie, risques sur les moyens de communications informatiques avec les cyberattaques (détournement de fonds, usurpations d’identité, espionnage, paralysie des moyens de communications, de transports, des systèmes de sécurité, etc) mais aussi les risques « naturels » susceptibles de désorganiser nos sociétés : l’épidémie de grippe H1N1, l’éruption du volcan islandais Eyjafjöll en 2010 qui a paralysé le trafic aérien, le violent tremblement de terre de mars 2011 au Japon qui a provoqué la catastrophe nucléaire de Fukushima…

Les fondements et les priorités stratégiques.

Au niveau des priorités géostratégiques, grande oubliée en 2008, l’Afrique fait son grand retour, intervention au Mali oblige.
Dans le même temps, il s’agira toujours de mettre en œuvre les Accords de Défense souscrits par la France et protéger ses intérêts de sécurité et ses intérêts stratégiques conjointement avec ses alliés au Proche Orient et dans le golfe arabo-persique. L’accent est surtout mis sur la nécessité de préserver notre indépendance et notre souveraineté en protégeant le territoire national et les ressortissants français et en garantissant la continuité essentielle de la Nation, « dans l’Hexagone comme dans les outre-mer », de garantir la sécurité de l’Europe et de l’espace nord-atlantique et de stabiliser le voisinage de l’Europe, « notamment pour se préserver des menaces » des états faillis.
Notre stratégie de défense et de sécurité nationale ne se conçoit pas en dehors du cadre de l’Alliance Atlantique et de notre engagement dans l’Union européenne.

Vers un nouveau modèle d’armée…

Ce nouveau Livre Blanc se veut novateur en matière de stratégie militaire en mettant en avant un « nouveau modèle d’armée » dont la conception s’articule autour des quatre principes directeurs suivants qui dessinent une stratégie militaire « renouvelée ».

  1. Le maintien de l’autonomie stratégique en conservant les capacités indispensables à la défense de nos intérêts vitaux, nécessaires à la prise d’initiative dans des opérations simples et probables (commandement interarmées, renseignement et capacités de ciblage, forces spéciales, moyens de combat au contact de l’adversaire), ou liées à la capacité de peser dans une coalition afin de conserver notre indépendance (moyens de frappes précises dans la profondeur, capacité autonome à « entrer en premier » sur un théâtre d’opérations de guerre, capacité de commandement permettant d’assumer le rôle de nation-cadre pour une opération interalliée de moyenne ampleur ou un rôle d’influence préservant notre souveraineté dans une action multinationale).
  2. La cohérence du modèle d’armée avec les scénarios prévisibles d’engagement des forces (opérations de gestion de crise, réponse à une agression d’un pays allié, défense contre les risques liés à la mondialisation).
  3. Le principe de différenciation des forces, tant dans l’équipement que dans l’entrainement, en fonction des missions de dissuasion, de protection, de coercition ou de gestion de crise.
  4. Le principe de mutualisation des capacités rares et critiques au bénéfice de plusieurs missions, notamment en mettant en commun les moyens techniques du renseignement. Cette mutualisation se fera également aux niveaux européens.

Ces quatre grands principes d’organisation traduisent un changement majeur d’orientation par rapport aux décisions prises depuis 1996.
Avant cette date, nous disposions d’un outil militaire organisé pour le principal en vue d’un affrontement militaire unique et extrême. A partir de 1996, nous avons conservé un instrument militaire conçu pour des affrontements génériques de haute intensité que nous avons utilisé de manière croissante dans les opérations extérieures. Ceci a conduit en 2008 à retenir le principe de la polyvalence des forces, qui devaient toutes être capables de s’engager dans l’ensemble des missions dont la diversité commençait à s’imposer comme un fait stratégique majeur.
« Le Livre Blanc de 2013 est le premier à tirer pleinement les conséquences des défis qui sont ceux de nos forces aujourd’hui : il organise nos forces pour remplir avec la plus grande efficience chacune des différentes missions ».

Le principe de différenciation consiste à équiper et entraîner prioritairement les forces de protection du territoire, les forces d’accompagnement de nos moyens de dissuasion, les forces de gestion de crise et les forces de coercition en fonction des exigences propres à leur mission et à les rendre ainsi plus performantes dans leur domaine d’action. Il s’agit également d’appliquer un principe d’économie en ne finançant les capacités les plus onéreuses ou les plus modernes que là où elles sont indispensables, notamment au bénéfice des forces prévues pour affronter des acteurs de niveau étatique. La définition de ce noyau critique est essentielle pour le renouvellement et la modernisation de nos équipements.
La différenciation repose notamment sur l’existence de moyens lourds, « médians » ou légers dans chaque armée.

En clair, l’on aurait une armée à plusieurs vitesses, avec des unités pré-désignées pour chaque domaine d’intervention. En fait, il n’y a rien de fondamentalement nouveau là-dedans, et c’était déjà le cas dans les années 1980. Les plus anciens d’entre nous se souviennent sans doute de la Force d’Action Rapide (FAR, avec, en 1990, 47 000 hommes, 240 hélicoptères de combat et 216 blindés).

Les réactions sont d’ores et déjà assez nuancées voire hostiles ; toutes nos forces sont en effet « éligibles » aux Opex. C’est même un principe fort et un axe majeur de la cohésion de l’armée de terre.
« En vingt ans d’engagements, les forces terrestres ont acquis une maturité exceptionnelle. Distinguer ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas, c’est leur faire injure. » s’est récemment exclamé le Général Clément-Bollée, commandant des forces terrestres, avant d’ajouter : « des fermetures de régiments…mais pas de sous-soldats » !

Le principe de mutualisation des capacités rares et critiques au bénéfice de plusieurs missions se combine avec celui de la différenciation des forces.
Il consiste à affecter le noyau des capacités polyvalentes à plusieurs fonctions (protection, dissuasion, intervention extérieure), selon les besoins auxquels il convient de répondre. Il conduit à appliquer pour les services de renseignement une règle de mise en commun de certains de leurs moyens techniques les plus performants bénéficiant à l’ensemble des services engagés dans la sécurité nationale, sous la supervision du coordonnateur national du renseignement. Il connaît enfin des développements particulièrement importants au niveau de l’Europe de la défense, nous conduisant à rechercher rapidement auprès de nos partenaires européens, une mise en commun des capacités indispensables à l’action mais ne conditionnant pas directement l’autonomie stratégique et la liberté d’action. Ainsi trouve-t-il notamment à s’appliquer et à se développer dans les domaines de l’observation spatiale, du transport aérien et du ravitaillement en vol, de la surveillance des théâtres d’opérations et de la logistique dans les zones de crise.
Dans son analyse du Livre Blanc, lors de son audition devant les parlementaires, le chef d’état-major des armées a estimé que les principes de différenciation et de mutualisation sont présentés comme des alternatives à approfondir mais qui ne sauraient résoudre à eux seuls nos problèmes parce que, dans ces domaines, nos marges de manœuvre apparaissent très réduites. Le niveau de l’équipement des forces est déjà celui du juste besoin ou plutôt de la stricte suffisance et ce, depuis plusieurs années.
Il faudra décliner le principe de différenciation en partant de l’outil dont nous disposons aujourd’hui, en tenant compte du temps long des programmes – avec des enjeux industriels parfois prépondérants – et du temps tout aussi long des ressources humaines.
La mutualisation est déjà à l’œuvre au niveau interarmées, dans les domaines transverses, le commandement et la formation par exemple. « Là aussi, on a déjà fait beaucoup. Il faudra être imaginatifs pour identifier d’autres voies, évaluer d’autres modes de fonctionnement. Il faudra agir, mais sans confondre vitesse et précipitation ! ».
Au niveau interministériel, certains axes de progrès sont connus, comme le partage du renseignement. « Mais la mutualisation de capacités « dures » est beaucoup plus délicate – ce que nous avons connu outre-mer en est un bon exemple …. »
« Au niveau international enfin, nous savons tous ici que notre « volontarisme » et je dirais même plus notre courage est peu ou insuffisamment partagé. « Ce n’est pas facile : on ne force pas des partenaires qui ne veulent pas ! C’est pourtant indispensable, même pour des capacités réduites car, en période d’austérité, tout compte. »

Les moyens (ou faire autant ) avec moins !!!

Le budget de la Défense semble avoir évité le pire ….

Le 28 mars dernier, soit un mois avant la publication du Livre Blanc, le président de la République annonçait lors de son intervention télévisée « Nous dépenserons en 2014, exactement le même montant qu’en 2013 et après ce sera la même chose ». Il devait renouveler cet « engagement » le 13 juillet dernier à l’Hôtel de Brienne dans son allocution au personnel de la défense « Les crédits de la défense seront donc, et j’insiste sur ce point, à la différence de la plupart des ministères, seront donc préservés dans leur intégralité. C’est un effort que la Nation fait, non pas pour les armées, mais pour sa propre sécurité ».
Ces déclarations, censées mettre un terme aux graves rumeurs de « déclassement » de notre outil de défense, suite à certaines hypothèses de travail de Bercy qui avaient largement filtré dans la presse, ne doivent cependant pas cacher la réalité à laquelle notre défense est et va être confrontée dans les années à venir. L’équation budgétaire choisie prévoit une progression en zéro valeur et zéro volume. Elle repose en outre sur l’apport de recettes exceptionnelles, lesquelles comme chacun le sait ne sont pas garanties.

Un budget de 179,2 milliards d’euros sur six ans (2014-2019)

Hors pension, le budget est fixé à 179, 2 milliards (en euros constants 2013) sur la période. Apparemment donc, la défense sauve l’essentiel : maintenir au même niveau qu’en 2013 et 2012, le budget des armées, soit à 31,4 milliards d’euros et 1,5 % du PIB (hors pensions et gendarmerie) et à 1,76 %, selon la norme Otan, qui inclut les pensions, contre 1,9 % aujourd’hui.
Cependant, en réalité, les armées auront moins (29,1 milliards par an) car ce budget intègre 4,5 milliards d’euros de recettes exceptionnelles que l’État espère retirer de cessions de ses participations dans l’Industrie (par exemple le 1,2 milliard issu de la vente de titres EADS), de ventes de biens immobiliers ou encore de fréquences hertziennes. Tout l’enjeu pour les militaires sera d’obtenir de Bercy que le produit de ces ventes tombe bien dans les caisses du ministère de la Défense et que ces opérations se réalisent en temps et en heure. De ce point de vue, le précédent de la LPM (2008-2014) n’est pas vraiment encourageant: sur 3,47 milliards d’euros de recettes exceptionnelles attendues, 980 millions seulement ont bel et bien été réalisés….
Ce montage apparaît donc fragile et de plus il ne faudrait pas que la situation économique de la France se détériore davantage…

Réduction drastique des effectifs

Alors que le LBDSN de 2008 justifiait la suppression de 54 000 postes pour dégager des marges de manœuvre afin d’améliorer les équipements des armées, celui de 2013 prévoit 24 000 postes supplémentaires en moins jusqu’en 2019. Il s’agit en effet de prendre en compte les contraintes budgétaires qui pèsent sur les finances publiques, la Défense ne figurant pas dans les priorités gouvernementales. Naturellement, cela impliquera également un étalement de certains programmes d’armement…
L’effort sans précédent de « déflation des effectifs », selon l’expression du ministère de la Défense, engagé par le précédent gouvernement, va donc se poursuivre et même s’amplifier. Les armées vont perdre 5 000 emplois par an, ce qui représente un effort supplémentaire (par rapport à ce qui était prévu sur la période) de 24 000 postes sur six ans. Au total, la défense perdra 34 000 postes.
L’armée de terre redoute d’en payer le plus lourd tribut..
Ni « apocalypse » ni « tsunami », certes, mais notre défense va souffrir inévitablement et durablement..

Bien entendu, cela aura des incidences sur les contrats opérationnels.

Contrats opérationnels

Le Livre Blanc prévoit également de revoir les « contrats opérationnels » de chacune des armées. Les chiffres sont nets et indiquent clairement une réduction de format. De ce point de vue, la plus touchée est l’armée de terre, dont le contrat de 30 000 hommes projetables passe à 15 000 hommes. L’armée de l’air et la marine voient leur « contrat » de projection de 70 avions de combat passer à 45.

Le contrat opérationnel des armées prévoit différentes missions pour nos armées :

Les missions permanentes : la dissuasion avec ses deux composantes en constitue le cœur. Dans le cadre de la fonction stratégique de protection (sureté terrestre, aérienne, maritime) les moyens seront maintenus. En cas de crise majeure l’engagement des armées en renfort des forces de sécurité intérieure et de sécurité civile pourra impliquer jusqu’à 10 000 hommes. Un déploiement naval permanent dans une à deux zones maritimes doit être assuré (recours à la base des EAU et des pré-positionnements en Afrique).

Afin de garantir sa capacité de réaction autonome aux crises, la France disposera d’un échelon national d’urgence de 5 000 hommes en alerte permettant de constituer une force interarmées de réaction immédiate (FIRI) de 2 300 hommes (projetable à 3 000 km du territoire ou d’une implantation à l’étranger dans un délai de 7 jours).
Avant ce délai de 7 jours, la France reste capable de mener une action immédiate par moyens aériens. La FIRI sera composée de forces spéciales, d’un groupement terrestre interarmes de 1 500 hommes équipé d’engins blindés, d’hélicoptères, d’un groupe naval constitué autour d’un bâtiment de projection et de commandement, de 10 avions de chasse, d’avions de transport tactique, de patrouille maritime et de ravitaillement en vol, et des moyens de commandement et de contrôle associés. »
Les armées devront remplir des missions non permanentes d’intervention à l’extérieur des frontières. À ce titre, elles pourront d’abord être engagées simultanément et dans la durée dans plusieurs opérations de gestion de crise. Elles devront pouvoir mener ce type d’opérations dans la durée sur deux ou trois théâtres distincts dont un en tant que contributeur majeur. Le total des forces engagées à ce titre sur l’ensemble des théâtres sera constitué, avec les moyens de commandement et de soutien associés : – de forces spéciales et d’un soutien nécessaire à l’accomplissement des missions envisagées ; – de l’équivalent d’une brigade interarmes représentant 6 000 à 7 000 hommes des forces terrestres, équipés principalement avec des engins blindés à roues, des chars médians, des moyens d’appui feu et d’organisation du terrain, des hélicoptères d’attaque et de manœuvre ; – d’une frégate, d’un groupe bâtiment de projection et de commandement et d’un sous-marin nucléaire d’attaque en fonction des circonstances ; – d’une douzaine d’avions de chasse, répartis sur les théâtres d’engagement.

Enfin, les armées devront être capables de mener en coalition, sur un théâtre d’engagement unique, une opération à dominante de coercition, dans un contexte de combats de haute intensité. La France pourra engager dans ce cadre, avec les moyens de commandement et de soutien associés : – des forces spéciales ; – jusqu’à deux brigades interarmes représentant environ 15 000 hommes des forces terrestres, susceptibles d’être renforcées par des brigades alliées pour constituer une division de type Otan, dont la France pourra assurer le commandement ; – jusqu’à 45 avions de chasse incluant les avions de l’aéronautique navale ; – le porte-avions, 2 bâtiments de projection et de commandement, un noyau clé national d’accompagnement à base de frégates, d’un sous-marin nucléaire d’attaque et d’avions de patrouille maritime. La permanence de cette capacité aéronavale pourra s’inscrire dans le cadre de la force intégrée franco-britannique prévue par les Accords de Lancaster House.

Format des forces armées

des effectifs programmée. La capacité de projection des forces passera de 30 000 hommes (Livre blanc 2008) à 15 000 (Livre blanc 2013).

L’armée de terre apparaît comme la grande perdante des « arbitrages ». Certes, le programme structurant Scorpion a été maintenu. Elle aura certainement à supporter l’ess

Les Forces navales
La marine nationale semble mieux « s’en tirer » que les autres, grâce à son rôle dans la mise en œuvre de la dissuasion nucléaire. Elle gardera donc ses 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et le programme de 6 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) Barracuda est confirmé. Le porte-avions Charles de Gaulle ne sera pas mis sous cocon, voire même vendu, comme certains l’imaginaient…. Le programme BATSIMAR (patrouilleur) sera lancé, de même que celui du Système de Lutte anti-mines navales Futur (SLANF). La Marine aura également pour objectif l’acquisition de nouveaux pétroliers ravitailleurs.
En revanche, il n’est pas question, comme l’avait évoqué le LBDSN de 2008, d’un 4e bâtiment de projection et de commandement (BPC), ce qui aurait pourtant fait du bien aux chantiers navals STX de Saint-Nazaire. Quant aux frégates dites de « premier rang », la marine devrait en disposer 15 exemplaires. Pour savoir s’il y aura 11 ou 8 frégates multimissions (FREMM) dans le lot, il faudra encore attendre….

Les Forces aériennes
L’armée de l’air pourra compter sur ses 50 A400M, ses 14 avions ravitailleurs A330 MRTT ainsi que sur 12 drones MALE (moyenne altitude longue endurance), qui seront très certainement des MQ-9 reaper américains. Cependant, la flotte des avions de combat (qui englobe ceux de l’Aéronavale) va être réduite à 225 exemplaires (-50), soit une baisse de 25 % par rapport au Livre Blanc 2008, ce qui suppose la dissolution de 2 escadrons de chasse supplémentaires.
Comme en 2008, la rénovation des Mirage 2000D est une nouvelle fois affirmée. Se fera-t-elle cette fois-ci ?
Du stade de France au stade vélodrome de Marseille
Les forces terrestres devraient s’élever à une capacité opérationnelle de 66 000 hommes comprenant les forces spéciales, 7 brigades interarmes, les unités d’appui et de soutien opérationnel. Ces forces disposeront d’environ 200 chars lourds, 250 chars « medians », 2 700 véhicules blindés multirôle et de combat, 140 hélicoptères de reconnaissance et d’attaque, 115 hélicoptères de manœuvre. Au regard des nouveaux contrats opérationnels l’armée de terre sera certainement la plus affectée par la baisse

entiel des 24 000 suppressions de postes supplémentaires et devra dissoudre une brigade de combat sur les 8 qui figurent actuellement dans son ordre de bataille. Elle ne comptera plus que 66 000 hommes projetables (l’on passe de la capacité du stade de France à celle qu’aura le stade Vélodrome marseillais en 2014) et perdra 54 chars Leclerc, 250 chars « médians » (AMX-10 RC, Sagaie) et aura 2 700 blindés (elle avait 3 170 VAB en 2012) ainsi que 30 drones tactiques (probablement le Watchkeeper).
L’aviation légère de l’armée de terre (Alat) devrait être dotée de 140 hélicoptères d’attaque et de reconnaissance (80 Tigre HAP et HAD ont été commandés) et de 115 autres dédiés au transport (Caïman, Cougar et Caracal).

Renseignement – Cyberdéfense – Forces spéciales
Si l’édition 2013 du Livre Blanc suggère de réduire les contrats opérationnels des armées, et, par conséquent, leur format, afin de s’adapter à la contrainte financière, il prévoit également de maintenir l’effort en matière de renseignement, de renforcer la cyberdéfense ainsi que la capacité d’action des forces spéciales.
La cyberdéfense et le renseignement érigés en priorité nationale
Le document de 2013 confirme ces choix stratégiques déjà effectués par le Livre Blanc de 2008. Le texte annonce une amélioration de la gouvernance du renseignement, avec des moyens du Parlement renforcés et un coordinateur national du renseignement conforté. Il préconise un effort d’investissement majeur sur les satellites d’imagerie et d’écoute électromagnétique, un recours plus large aux drones et aux moyens techniques d’interception. Il prévoit aussi une mutualisation plus poussée des moyens techniques les plus coûteux entre les différents services de renseignement (DGSE, DRM, DCRI, DPSD…)
Plus encore que le renseignement et les forces spéciales, le dernier Livre Blanc accorde une place non négligeable au cyberespace, qu’il qualifie de « champ de confrontation à part entière. » Il considère une « attaque informatique majeure contre les systèmes d’information nationaux dans un scénario de guerre informatique » comme une « menace de première importance ».
En ce qui concerne la cyberdéfense, le Livre Blanc ouvre carrément la voie à la « lutte informatique offensive ». Il vise l’autonomie dans la production de systèmes de sécurité, envisage de renforcer les effectifs pour ces missions, et annonce la mise en place d’une réserve opérationnelle et d’une réserve citoyenne pour la cyberdéfense. Le tout sous une chaîne de commandement unifiée.

L’industrie de défense une composante majeure de l’autonomie stratégique de la France.
L’impératif industriel a manifestement « pesé » dans les travaux du LBSDN. Le ministère veut préserver le budget des études et développement, 750 millions d’euros. Cela va cependant demander un gros effort d’ajustement : par rapport à ce qui avait été prévu en 2008, les crédits attribués aux programmes d’armement vont être diminués de 40 % chaque année. L’État devrait commander moins d’hélicoptères, d’avions A400M, de blindés. Le seuil initialement envisagé par Bercy, moins de 5 milliards d’euros d’investissements contre 10 milliards, aurait produit des ruptures dans tous les secteurs de l’armement ; il a été évité de peu !
Le LBDSN insiste d’abord sur « le maintien d’un budget significatif en matière de recherche et de développement ». C’est là une louable intention, mais qui oublie de préciser que ces dernières années ont vu les crédits-amont du ministère de la défense amputés de plus de 25 % par rapport à ce qui avait été initialement provisionné. Bref, les financements continueront de manquer et les industriels devront assurer la prise en charge d’une partie croissante de la recherche. Il reste à savoir comment. Une partie de la réponse réside dans l’exportation. Indispensable complément d’un budget national insuffisant, elle permet d’assurer la pérennité de l’activité industrielle française. C’est pourquoi le Livre Blanc préconise également que l’État accompagne davantage « ses grands partenaires en mobilisant à cet effet [l’ensemble de] ses compétences ». Mais là encore, il y a peu de propositions concrètes…
Le LBDSN appelle ensuite à « l’exploitation systématique de toutes les voies de coopération en matière d’armement », pendant industriel des « interdépendances mutuelles » ou partage des capacités. L’exemple réussi dans l’industrie des missiles entre la France et le Royaume-Uni a vocation à s’étendre à d’autres domaines et à d’autres partenaires européens. Pour ce faire, la France demandera « la mise en place de cadres communs pour le soutien d’une base Industrielle de défense européenne ». Mais qui dit BITD européenne, dit stratégie commune, et c’est bien là que réside la plus grande difficulté. Le volet industriel n’est jamais que l’une des modalités d’action pour une politique de défense qui doit être partagée par tous. Quels équipements produire ensemble pour satisfaire autant les grandes puissances interventionnistes que les petits états qui ne comptent pas projeter leurs troupes hors de leur territoire ?
Enfin, produire à l’échelle européenne exige que les BITD nationales ne soient pas dans un rapport de force trop inégal. Si la France a entamé une restructuration nationale dans le naval et l’aéronautique, son secteur terrestre est encore trop fragmenté pour affronter la concurrence intracommunautaire. C’est pourquoi le Livre Blanc envisage « le recours à tous les moyens dont dispose l’État, comme actionnaire, comme client et comme prescripteur, pour faciliter les restructurations industrielles qui s’imposent à l’échelle européenne ».

En attendant l’Europe de la défense…

De façon générale, et tout particulièrement concernant la politique industrielle, le Livre Blanc en appelle à plus d’Europe. « L’évolution du contexte géopolitique, économique et budgétaire commande d’approfondir le développement volontariste de convergences stratégiques entre Européens ». Rien de bien nouveau n’est proposé pour l’instant à cet effet, si ce n’est l’approfondissement des mécanismes et des institutions déjà existants. Et pourtant, l’Union européenne est présentée comme le remède essentiel aux maux de l’industrie de défense française. « L’expérience montre que [l’harmonisation] ne se fera pas sans une impulsion politique forte. La France affirme pour sa part sa disponibilité à mettre en œuvre une telle démarche. L’intérêt dans le domaine industriel du processus de mutualisation et de partage (pooling and sharing) engagé dans le cadre européen est réel ».
À l’heure où l’intégration européenne est en panne, et l’Union dans son ensemble en crise, n’est-il pas illusoire d’en attendre beaucoup dans un domaine régalien par excellence ?
Une BITD commune, même de façon partielle, est indissociable du projet d’Europe de la défense. Elle est le préalable indispensable à l’élaboration d’une politique industrielle cohérente. Un Livre Blanc de la défense européen a bien été tenté, sans succès. En attendant, le LBDSN en est réduit à espérer que « l’Europe de la défense se construira à travers ses opérations dans lesquelles ses capacités civiles et militaires se compléteront et se renforceront mutuellement ».
La politique des « petits pas » chère à Robert Schumann requiert du temps. Et il n’est pas sûr que l’on en dispose…..

Des inquiétudes…
L’inquiétude des militaires tranche avec la reconnaissance dont ils sont l’objet, comme l’ont montré les cérémonies du 14 juillet dernier. Après l’opération militaire au Mali, 91 % des Français disent avoir confiance dans leur armée, soit dix points de plus qu’en 2008, selon un sondage Ifop paru dans le Journal du dimanche. 67 % d’entre eux considèrent même que « compte tenu de l’instabilité de la situation internationale », le budget de la défense ne doit pas diminuer dans les prochaines années….
Cependant, les militaires se sentent privés de prérogatives. Ils disent être las de la réforme permanente, jugeant que d’autres services de l’État ne fournissent pas le même effort.
Beaucoup redoutent « l’armée à deux vitesses », dans laquelle des unités performantes en alerte pour toutes les guerres cohabiteront avec d’autres moins bien dotées et donc moins attractives pour les jeunes.
Les projets (décisions ?) de réorganisation de la gouvernance du ministère et des armées qui ont largement filtré dans la presse écrite, montrent que les armées sont en passe de perdre le contrôle de plusieurs Directions importantes, comme celles touchant à la gestion des hommes ou aux Relations internationales. Elles prennent, peut-être à tort, ces futures dispositions comme une marque de « défiance » à leur égard qui viennent en outre assez malencontreusement ternir leurs succès opérationnels salués de manière unanime tant par les Français que par les armées étrangères.

En guise de conclusion ?

Porter une appréciation « péremptoire » sur le nouveau Livre Blanc ne paraîtrait pas très judicieux. Trop d’imprécisions, trop d’incertitudes ou d’ambiguïtés le marquent encore.

Force est de constater que le Livre Blanc n’est plus une vision stratégique à quinze ans comme cela avait été annoncé, mais bien plutôt un projet politique à cinq ans de l’outil de Défense, donc soumis à tous les aléas.

Il est toutefois possible d’avancer que c’est peut-être le « mieux disant » dans le contexte budgétaire actuel et prévisible et que le « scénario du pire » a peut-être été évité…de justesse !

Le reconsidérer à l’aune des premières annuités de la future loi de programmation militaire sera indispensable. Cette approche « pas à pas » est sûrement la mieux à même de répondre au besoin de pragmatisme qui s’impose en ces temps de turbulence économique.

Dossier réalisé par le général (2s) Robert Carmona

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